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Japon II, impermanence du moment et réalité alternative

Réflexion

Japon II, impermanence du moment et réalité alternative

Japon II, impermanence du moment et réalité alternative

Cet article sur le Japon est une vision beaucoup plus profonde que mon premier article. Je vais tenter de décrire un ensemble de ressentis particuliers que j’ai éprouvé lors de mon voyage.

Aller là-bas, c’est découvrir la possibilité d’un monde totalement différent du notre, et qui fonctionne quand même. Plus qu’aller dans le futur, c’est aller dans une réalité alternative. Vous savez cette sensation que l’on a quand on fait un rêve, que tout est légèrement différent, et qu’au final cela change tout ? On se sent décalé, à contre temps. Des petits détails, des sensations : l’air sur la peau, la couleur du ciel, la température des bâtiments, l’odeur de la pluie…

Je voudrais parler de ces petites choses qui peuvent paraître anecdotiques, mais qui donnent le vertige, en tout cas, qui m’ont donné le vertige.

 

L’anecdote de la serrure

Je me suis retrouvée devant la serrure d’une porte pendant quelques minutes, à chercher comment la verrouiller. J’avais beau tourner la clef en tous sens, lorsque je la ressortais, le mécanisme n’était pas verrouillé. Tellement prise dans mon occidentalisme, je cherchais à tout prix à retrouver les schèmes moteurs enregistrés dans mon cerveau dans le rayon “serrure : comment ouvrir/fermer une porte avec une clef”. Le geste n’avait pourtant rien de compliqué, il fallait simplement mettre la clef à l’horizontal après avoir fait un quart de tour (aller/retour), afin de pouvoir la retirer. Sauf que, n’ayant jamais utilisé de serrure de ce type, je me retrouvais devant une situation inconnue et nouvelle, sur un événement pourtant totalement banal, et je ne pensais pas à essayer quelque chose de nouveau, comme une mouche qui essaie de sortir à travers une vitre. Dans le monde des mouches, une vitre ne peut pas être conceptualisée, c’est donc tout à fait normal qu’elles agissent de la sorte, leurs cerveaux ne leur permettant pas l’opportunité de penser différemment. Il a fallu pour moi faire l’effort de me détacher de ce que je connaissais, de me mettre dans la posture de l’exploratrice, qui découvre et accueille l’expérience, pour enfin trouver la solution à mon problème. Heureusement pour moi je ne suis pas une mouche, et j’ai cette capacité d’apprentissage.

Pour celleux que cela intéresse, l’exemple que je donne sur la mouche n’est pas tout à fait juste, rendez-vous ici.

Pour en savoir plus sur les capacités d’apprentissages en situation, je vous propose cette courte vidéo qui montre une corneille qui met en place une stratégie devant une difficulté  l’exemple est assez édifiant je trouve.

 

Anecdote de transport en commun

Prendre les transports en commun, rien de plus banal pour une banlieusarde de région parisienne. C’est facile, presque indispensable dans Paris, et finalement, mis à part découvrir un nouvel itinéraire, une nouvelle ligne de métro ou un tramway flambant neuf, les expériences nouvelles sont limitées. Ainsi, en bonne Parisienne, pour moi les transports répondent à des codes immuables, bien qu’agaçants, par exemple : le retard général, la lenteur de la ligne 1, la saleté des wagons (ordures, odeurs nauséabondes, tâches douteuses, etc.), les annulations intempestives de RER B, le cauchemar de la ligne 13, le manque de fréquence de trains sur la ligne 10… bref j’en passe et des meilleures.

Donc par réflexe, lorsque je dois prendre un train de grande ligne, quelques automatismes de pensées se déclenchent en moi : il va falloir partir en avance au cas où le RER merde; je vais devoir me trimballer ma valise dans les couloirs avec les gens blasés, lents et agressifs; d’autres, pressés comme moi, manqueront de me faire tomber avec leurs valises à roulettes tandis que je gênerai moi-même les autres avec mes bagages… Ensuite, quand j’aurai enfin attrapé mon train, il partira avec du retard, mais étant moi-même en retard car la machine pour imprimer les billets sera en rade, et que bien sûr je ne m’étais pas organisée correctement : je n’aurais plus de batterie pour montrer mon QR code sur mon écran brisé d’Iphone au contrôleur SNCF peu aimable et impatient. Peut-être que j’aurai une place, mais ce n’est pas sûr ! Je serai probablement assise entre deux valises dans le couloir, à côté des vélos, le bar fermé et les toilettes hors service. Bref, un bonheur auquel on ne fait plus attention, cela n’a rien d’exceptionnel, et on n’y pense pas tant que cela.

Pourtant, on oublie que toute cette histoire n’est pas obligatoire. Non, un train n’est pas forcément sale, blindé et en retard. Non, les bagages ne sont pas toujours en train de nous ralentir ou de saturer le peu de place et d’espace personnel que chacun essaie d’avoir difficilement. Mais ça, c’est au Japon que je l’ai découvert.

Si vous voulez prendre un train, vous savez qu’il sera parfaitement à l’heure. S’il est à 9h03, il partira à 9h03, ni une minute de plus (pour une seule et unique minute de retard les services ferroviaires Japonais se confondent en excuses), et surtout pas une minute de moins. Vous ne serez pas bousculé car chacun fera la queue devant son wagon, qui s’arrêtera sur le quai en stationnant RÉELLEMENT devant les voies et portions indiquées sur les écrans. Vos bagages ne seront plus un problème, car vous les aurez fait partir la veille dans un konbini. Ils seront livrés à l’adresse et à l’heure indiqués par vos soins, et vous pourrez donc les récupérer en arrivant à destination. Le train aura été nettoyé juste avant que vous ne montiez dedans, et les sièges, pivotables dans le sens qui vous convient, vous permettront de profiter de votre trajet dans les meilleures conditions. Difficile à imaginer, mais c’est pourtant la réalité du Japon. Bien sûr, fidèle au mode de pensée décrit précédemment, chacun prendra ses responsabilités (il faut arriver pile à l’heure, ramasser ses ordures, avoir prévu de s’organiser pour ses bagages), car personne ne se chargera de penser à votre place.

N’empêche que c’est possible. Et c’est vraiment curieux à expérimenter.

 

Défense, différence et acceptation

Certaines choses sont bien plus subtiles et difficiles à relater. Plus profondes que de simples curiosités, elles vous confrontent à des situations qu’on n’a jamais pris le temps d’imaginer. On pourrait dire des Japonais qu’ils sont “bizarres” ou “fous”, mais la vérité est qu’ils sont justes différents. Et la gymnastique intellectuelle que demande une telle compréhension n’est pas évidente. Je veux dire par là qu’il est aisé de réagir par rejet ou jugement. Comme un mécanisme de défense qui consiste à se dire immédiatement que l’autre est étrange ou tordu, et pas seulement accepter qu’il est différent, sans que nous soyons une référence de normalité. L’occidental.e moyen.ne (dont je fais partie), et plus généralement l’être humain, a tendance à juger en fonction d’un référentiel égocentré et géocentré, exemples :

  • je suis comme cela, ce qui est différent de moi est bizarre.
  • Nous pouvons être empathique, marcher, réfléchir, voir, entendre, conduire, etc. donc, celleux qui ne peuvent pas sont anormaux, et de surcroît handicapés.
  • l’Éducation nationale propose un programme qui correspond à une majorité, tou.te.s celleux qui ne rentrent pas dans le cadre sont déficient.e.s, incapables, lent.e.s, débiles, inadapté.e.s, nul.le.s

Bref, cela demande un effort de se dire que ce n’est pas parce qu’on fait partie d’une majorité que cela nous permet de définir ce qui est bien, mal, bizarre, moche, etc.

Se confronter à une société qui fonctionne totalement différemment, c’est un rappel à cette réalité. La vie pourrait être autrement que celle dans laquelle on vit, trop souvent passivement.

 

L’espace-temps, une alternative de pensée

(ceci est le fruit de mon expérience et ne s’appuie pas sur des études de scientétitiens hypra intello)

En occident et dans notre société judéo-chrétienne, le temps se déroule de façon linéaire (cf les fameuses frises temporelles que l’on fait pour illustrer l’Histoire). Aujourd’hui est défini par le fait qu’il précède demain, et succède à hier. Ce qui paraît une évidence n’est pourtant pas la façon universelle de voir le temps.

Au Japon (mais pas que, dans la plupart des pays orientaux), le temps est une succession de moments présents (le fameux “ici et maintenant” tant à la mode en ce moment avec l’explosion de la méditation de pleine conscience…).

Cette conception temporelle n’est pas anodine, elle nous permet de discuter, de nous projeter, de réfléchir. Elle nous donne un cadre temporel pour structurer nos vies. Ainsi, le fait qu’il puisse y avoir une autre façon d’appréhender le temps est probablement une des notions les plus importantes dans la compréhension de l’autre, d’un point de vue métaphysique et concret.

Les occidentaux ne fonctionnent pas avec des notions de cycles, de recommencement. On parle de “tourner la page”, comme si le temps ne faisait qu’avancer à l’infini, de façon constante et inéluctable.

Au Japon, la seule réalité sur laquelle nous pouvons avoir une action, est celle qui appartient au présent. Et nous pouvons répéter de façon éternelle un instant et ainsi construire le temps. Le passé est encore dans le présent (le présent s’en nourrit, mais pour autant ce qui est passé est passé) et le futur est happé vers le présent.

Oui, ça donne mal à la tête, pardon pour celleux qui n’aiment pas la philosophie, mais ces différences conceptuelles me paraissent fondamentales à évoquer pour comprendre cette culture. Les moments se superposent et ne se substituent pas, ce qui change tout (ou beaucoup de choses).

Concrètement, cela remet en question toute notre approche. Par exemple au niveau des saisons, en France, nous subissons la chaleur, la pluie, et nous râlons de ces changements en se projetant sur ce qui n’est plus ou ce qui va venir : “vivement l’été, on se pèle”, “fait chier l’automne il pleut tout le temps”, “pffff quelle chaleur ! J’en peux plus, c’est quand l’hiver ?”. Un ami me racontait qu’au Japon, on utilise des parapluies et des anoraks lorsque c’est la saison des pluies, mais, du jour au lendemain, lorsque l’été est là, c’est fini. On sort ses vêtements d’été, et la pluie est accueillie tout à fait différemment, comme un événement rafraîchissant de cette saison ensoleillée. Et on ne pense pas à hier quand il pleuvait, car hier c’était différent. C’était la saison des pluies.

Avec cette conception de vie, ce n’est plus la durée qui compte mais le moment vécu. Finalement la nature et ses saisons sont le témoignage du temps, on peut “voir l’expression du temps” à travers les saisons.

Dans notre société on peut “perdre” “gagner” “contrôler” le temps (plannings, agenda), en tout cas c’est ce que l’on pense. C’est pourquoi la contemplation est si difficile pour certain.e.s, qui ont l’impression de gaspiller leur temps à ne “rien faire”.

Si le sujet du temps vous intéresse, je vous recommande Le langage silencieux de Edward T. Hall, qui réfléchit aux notions temporelles polychrones et monochrones. De plus le film Arrival (Premier Contact) de Denis Villeneuve offre une vision artistique du temps et la linguistique qui mérite le détour (le film est d’ailleurs inspiré d’une nouvelle de Ted Chiang, L’histoire de ta vie).

Ces différences peuvent passer inaperçues, ou bien ne pas être intellectualisées, mais j’ai eu la sensation d’être projetée dans une autre dimension lors de mon court séjour. La réflexion entraînée vient nourrir un terreau qui était déjà en place chez moi avant, sur le fait d’accepter VRAIMENT qu’il existe d’autres façons de vivre, de penser.

Je lisais déjà un peu de Murakami avant mon voyage et appréciais grandement son travail (cf mon article sur Kafka sur le rivage). Pourtant, il y a des choses que je percevais sans les comprendre ou bien les expliquer. Après ce voyage, j’y vois un peu plus clair, et mon sentiment est confirmé et enrichi.

CONCLUSION

Je pourrais continuer encore longtemps à décrire les différences qui m’ont frappée au cours de ce voyage, et j’espère réussir à avoir des propos clairs parce que le sujet est assez profond et l’expliquer est un véritable exercice intellectuel. Mais il me semblait intéressant de partager ce ressenti, après l’article un peu léger que j’avais rédigé avant. Mon voyage s’est fait à plusieurs niveaux, et j’imagine qu’aller vivre dans un tel pays doit engendrer beaucoup de malentendus. Il s’agit d’accueillir sans juger, et c’est beaucoup plus facile à écrire et à dire qu’à appliquer en temps réel.

 

Bon c’était un serious article celui-là, j’espère qu’il vous aura tout de même plu, merci si vous lisez encore, à bientôt, GRRRAAAOUUUUU

 

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