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Réflexion

La faim du coeur

La faim du coeur

Aujourd’hui nous avons le plaisir de partager un témoignage un peu particulier puisque l’auteure a choisi de ne pas le faire sous pseudonyme. C’est avec un courage remarquable qu’elle s’est prêtée au jeu et c’est avec beaucoup de fierté que nous partageons avec vous son récit. 


 

Salut Eléo et merci d’avoir accepté de partager ton histoire avec nous.

Peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Je m’appelle Eléonore (mais je préfère que l’on m’appelle Eléo, même si vous êtes un grand PDG ou le délégué départemental de je ne sais quel service et que vous finissez vos mails par cordialement), j’ai à ce jour 28 ans en 2017. J’aime par-dessus tout les animaux, dessiner, rêver, dormir, les arbres et le soleil qui passe à travers les feuilles, l’horizon et ma famille. Et …il parait que j’aime manger. Je n’ai pas d’enfant, mais j’aimerais bien…

Je suis architecte de formation et je travaille dans un refuge pour animaux (aménagement) depuis bientôt trois ans. Mon rêve à moi, c’est de créer un refuge, pour les chiens surtout, et peut être pour d’autres animaux dont les humains. Je cherche en parallèle à développer mon activité artistique.

La boulimie c’est quoi pour toi ?

Pendant longtemps, j’ai été boulimique hyperphage. (Non vomitive)

Au début, je ne nommais pas cela. Je restais sur la simple (mais agréable) sensation de me remplir, de m’enivrer d’amour. Comme quand on rentre dans un bon bain chaud, comme quand quelqu’un qui nous aime nous serre fort dans ses bras. En fait, c’est un peu ça, de l’amour que je me donne. Chaque bouchée est un don que je me fais, un câlin, car des câlins, il m’en faudrait toutes les secondes. Il faudrait un ami imaginaire qui me suive en me câlinant. Une sorte de gros sac à dos chaud qui nous réchauffe le cœur. A chaque fois que je mangeais, c’est comme si je faisais la fête avec moi-même. En vrai, on comprend et surtout on visualise vite les conséquences… physiquement, psychologiquement et … à force, sur l’entourage. Je comble clairement un manque en mangeant, mais je n’ai pas encore trouvé lequel. Quand je mange, j’existe par mes sensations, tous mes sens sont réunis pour un max de plaisir. On dirait que je parle de sexe, mais en vrai, c’est peut être un peu ça. Je m’enivre, je perds toute notion de temps, de quantité, de réalité chiffrée et chiante. Je suis dans une bulle, je me cajole, je me câline.

Aussi, je suis quelqu’un de constamment fatigué, usé. Non pas physiquement, mais moralement. Je mouline du chapeau avant de prononcer chaque mot, j’ai peur de blesser, j’ai peur du conflit, j’ai peur qu’on s’éloigne de moi. Je suis typiquement la personne qui aime très vite, trop fort. Je ressens tout chez les gens, leurs émotions m’affectent, je suis greffée à eux sans le vouloir. Je sens leurs émotions m’effleurer la peau, et par moment, ça me gratte et il faut que je stoppe cette sensation par une ivresse. Je m’imprègne de tout le monde, de tout mon environnement.

Je réfléchis à 1000 à la seconde, comme si des tonnes d’informations qui entraient dans ma tête, se mélangeaient. Je cherche à taire ce dialogue intérieur. Alors manger, ça stoppe tout, ça dope, ça réconforte et c’est rapide : tu ouvres le placard, tu prends ce qui te vient en premier pourvu que ça soit bon et c’est parti pour la masturbation gustative en solo. Quand je mange seule pour moi, c’est comme si je me « rassemblais » autour d’une table avec plein de moi-même. Comme j’ai dit, je fais la fête.

Puis … tu prends du poids, alors j’ai commencé à flipper et me faire vomir une fois … deux fois et quelle facilité de manger ce qu’on veut sans grossir ! Alors j’ai continué puis je suis devenue dépendante de ce comportement alimentaire au point d’en faire mon quotidien. Et j’ai découvert une autre sensation : celle de se vider, de se décharger. Comme si je hurlais haut et fort ce que je pensais, sans les bonnes manières et tout le tralala. Souvent après, je suis complètement shootée, anesthésiée. Je passe donc par un florilège de sensations complètement folles : ça speed dans ma tête, je me remplis, ça me cajole, mais … j’ai mal au bide, je ressens de l’inconfort et surtout de la culpabilité et la peur de grossir (car être grosse, c’est mal dit-on…) donc je me vide et … tout va bien. Quoique tu sais qu’au fond, ce n’est pas normal, ce n’est pas bon pour le corps, ni pour l’esprit.

Est-ce que tu veux bien nous retracer ton histoire avec elle ? Quand est-ce que ça a commencé ?

J’ai toujours été très gourmande, je grignotais beaucoup, je rajoutais aux repas, j’attendais avec impatience les moments au resto, le goûter devant les minikeums… ma vie se calibrait par rapport à la bouffe.

Du grignotage, je suis vite devenue hyperphage pour atteindre les 90kg à 14ans (1m65) puis j’ai voulu plaire aux garçons … j’ai fait un régime à base de sachet protéiné et de légumes. Je n’étais pas trop frustrée, c’était une première fois, j’avais la patate et j’ai très vite atteint les 65kg. Puis ça a stagné et là, j’ai paniqué. Donc j’ai commencé à manger moins, jusqu’à me nourrir d’une orange ou d’une pomme par jour. Et j’ai craqué, je me suis remise à manger, puis je suis tombée amoureuse pour la première fois, j’ai perdu tout contrôle sur tout. Comme d’hab quand j’aime trop. J’ai repris 10kg et j’étais paumée entre le besoin/l’envie de manger et mon souhait de rester fine et jolie. Alors, une fois, je me suis gavée de céréales au chocolat et j’ai eu ma première crise vomitive quelques jours avant ma première rupture. Et là, j’ai dégringolé en silence, en cachette. Je montais dans ma chambre pour me faire vomir dans des sacs poubelles remplis de papier toilettes pour éponger. Je laissais couler l’eau de la douche dans la salle de bain quand je passais par là. Rien d’écolo, je l’accorde mais j’ai l’honnêteté de dire qu’on ne pense pas à cela dans ces moments là … l’incohérence … J’y allais jusqu’à m’écorcher l’index de la main droite, jusqu’à me déchirer les commissures des lèvres, jusqu’à m’érafler la glotte. J’ai fait cela de mes 16 à 24 ans en alternant avec des phases d’anorexie, ce qui me permettait de cicatriser mes plaies sans doute … Ce qui est dingue, c’est que j’ai quand même regrossi tout en me faisant vomir. Parce que le corps assimilait tout très rapidement, je ne vomissais que de la matière morte. Le fait d’évoluer vers le végétarisme, véganisme, manger local, de saison etc… m’aide car je vois la nourriture autrement … mais il y a eu du boulot. Le déclic a été quand je suis partie à Madagascar et au Togo où s’alimenter peut être un luxe. Aussi, j’ai commencé à avoir de gros problèmes dentaires (j’ai perdu une dent), des ulcérations et je vomissais du sang. Alors j’ai arrêté de me faire vomir (non sans difficulté car le corps le réclame au bout d’un temps), je me suis remise à manger avec plaisir mais sans être accroc. J’ai regrossi de 15-20kg car j’ai lâché la pression. Mais alors que je règle les choses par moi-même, j’ai trouvé une autre source de pression … celle du regard des autres.

Quel a été le plus difficile pour toi ?

Le plus difficile dans ma gestion de ce trouble, c’est l’humain, les rapports humains. Avec ou sans boulimie, bien que je réalise que la boulimie est un symptôme de mes relations humaines. Je ne veux responsabiliser personne et surtout je ne veux pas me victimiser, ça ne m’aide pas.

Mais je me suis souvent sentie épiée, analysée, critiquée. Tantôt on s’inquiète, tantôt on s’interroge. Dans tous les cas, ça ne m’aide pas. On veut soi-disant me soutenir en me demandant où j’en suis dans mon régime (ah oui, je suis au régime car je veux perdre du poids, mais j’ai enfin pigé que l’essentiel est d’être bien chaque seconde et de rétablir une autre relation à la bouffe). Eléonore tu as maigri ? Eléonore tu as grossi ? Eléonore, tu devrais manger une pomme quand t’as faim ! Eléonore, ce n’est pas bien le chocolat quand on est au régime ! Tu as perdu combien ? L’enfer est pavé de bonnes intentions comme on dit, mais je ne demande rien, si ce n’est qu’on m’aime et qu’on m’accueille telle que je suis car …j’ai des défauts oui, mais je sais que je suis une fille gentille…trop d’ailleurs. Il n’y a rien de prétentieux à dire cela !

Je suis maintenant entourée de professionnels qui me guident et à qui je « rends des comptes ». Sinon, je ne veux plus en parler dans mon quotidien, si ce n’est dans le cadre d’un témoignage comme celui-ci, à travers mes dessins, ou pour guider et accompagner à mon tour.

Le plus difficile aussi, ça a été de me voir reprendre du poids quand j’ai arrêté mes crises. J’ai été confrontée à une image qui se déformait. Je retrouvais les rondeurs contre lesquelles j’ai passé ma vie à me battre. Je m’empêchais de vivre à cause de mes rondeurs (j’ai fait beaucoup de yoyo). Je me fixais des échéances pour maigrir histoire de me motiver et rassurer mon entourage. Au final, je ne faisais que me rendre malheureuse. Quelque part, je n’ai d’autre choix à présent que celui de m’accepter au jour le jour, peu importe l’issue. Mon grand combat en réalité, c’est celui-ci.

Le regard des hommes, parlons-en… On peut me désirer soit parce que mince et jolie, ou alors parce que ronde et jolie. Par contre derrière … ll faut un peu se battre pour mettre en avant ce qu’on est à l’intérieur. J’ai implosé toute ma vie, j’en ai marre.

Comme je dis souvent, finalement, j’aimerais juste être une idée, un souvenir, j’aimerais être immatérielle. J’en ai marre de cette enveloppe, même encore aujourd’hui. Je ne sais pas où me mettre dans l’espace.

Et aujourd’hui tu en es où ?

Aujourd’hui, je ne me fais pratiquement plus vomir. Ça m’arrive de perdre le contrôle et d’y aller franco peut être 4 fois par an . Prendre mon envol, avoir mon diplôme et partir à la campagne m’a beaucoup aidée. J’aime mes parents, je n’ai rien à leur reprocher, je ne veux pas rentrer dans cette spirale du « lafauteauxparents » puisque je les aime et qu’ils m’aiment. Mais gérer sa vie, être autonome, ça aide.

Je galère un peu pour perdre du poids car je suis encore en incohérence entre quelques envies de craquer pour me soulager l’esprit et le sur-contrôle de mon poids. Dans tous les cas, j’ai décidé d’être suivie par une psychologue, une diététicienne et une coach sportive. J’ai même du soutien au niveau coaching professionnel. Je me bouge pour avancer dans le domaine professionnel, artistique, humain, social…car pendant des années, je fuyais les gens, par peur de leurs émotions à mon égard, et par peur de devoir perdre le contrôle en partageant des repas.

Maintenant, je fais quelques repas presque « normaux » par jour, peut-être encore un peu riches par moment. Mais rien à voir avec trois ans en arrière.

Dans l’idée, je souhaite manger sans penser aux conséquences. Je souhaite passer ma journée sans ressentir le besoin de grignoter (et encore, avant j’aurais dit gaver, le gavage est devenu petit grignotage ouf…c’est déjà bien non ?) donc en lâchant prise, en écoutant et en accueillant mes émotions (ça fait très psychologie positive hein :p) mes sensations, en appréciant chaque moment de vie ou en osant être en colère, oser pleurer, oser faire la gueule si je n’ai pas envie de voir certaines tronches. Le masque tombe en fait.

Est-ce que tu dirais que ça a eu des retentissements sur ta vie sentimentale ?

Concernant ma vie sentimentale, je vis avec le même chéri depuis 10 ans. Du coup, il m’a rencontrée belle, mince mais pleine de démons cachés qu’il ignorait. Je lui ai vendu une fausse image de moi. La « grosse » bonne poire était cachée derrière une petite bombasse. J’ai petit à petit fait tomber le masque, j’ai fini par lui avouer mes troubles alimentaires au bout de 5 ans de relation. Il a eu beaucoup de difficulté à encaisser. Il m’a vue reprendre du poids et ça l’a déstabilisé car il maintient qu’il n’aime pas les femmes rondes, c’est son critère, c’est comme ça. J’ai vu mon image se dissoudre dans son regard. J’avoue en avoir souffert. Je ne suis pas d’accord avec cette façon de voir les choses mais bon. Je pense qu’il vit encore dans le souvenir de celle qu’il a rencontrée. Il n’est pas évident de faire valoir mon caractère qui s’affirme et mon positionnement assez féministe par rapport aux canons de la beauté et ses critères très définis en terme de beauté. Pour lui, une femme qui réussit, c’est une femme fine, dynamique, sportive qui plus est, mais…avec mon esprit, ma sensibilité et ma mentalité. Ouf, il m’aime pour l’essentiel, mais ça n’a pas été évident, pour lui comme pour moi. Toujours est-il que je ne lui en veux pas. Je suis consciente que se sentir impuissant face à cela au quotidien puisse être périlleux. De mon côté, je ne veux pas avoir de comptes à rendre à quiconque, même pas à l’homme que j’aime. Si ce n’est de veiller à rester agréable et facile à vivre. On demande beaucoup à une femme : être belle, active, efficace, originale, intelligente et éventuellement une bonne maman… avoir du caractère mais pas trop. Mais moi, je refuse d’attendre d’être mince pour être heureuse et me réaliser. J’ai toujours voulu qu’il en soit de même pour lui … dans tous les cas, j’ai décidé de faire les choses pour moi, et mes excuses si j’en parais égoïste, c’est d’ordre vital. Un jour, on comprendra peut être …

Tu dessines, tu peins, tu crées, comment l’art t’a aidé dans ton combat ?

Je dessine de façon autodidacte (donc assez naturellement) depuis que je suis toute petite, deux ans et demi d’après mon papa. Je m’épanouis et c’est aussi depuis que je me suis remise au dessin que j’ai limité les crises. Je me rassemble complètement pour dessiner et je dois être dans un état d’esprit assez optimal pour cela. Je ne suis pas de ces artistes qui créent dans la douleur et la souffrance. Je peux apprivoiser la colère à la limite à travers l’Art, trouver un terrain pour que la tristesse s’étende, mais être dans un état désœuvrement constant (comme dans lequel j’ai été pendant mes crises) me rend juste flemmarde et usée.

Je raconte beaucoup de choses à travers mes dessins. C’est une façon de dire tout ce que j’ai gardé en moi des années et je n’ai pas fini. D’ailleurs ça se voit dans l’article. Je suis quelqu’un d’aussi prolifique que gourmand. Je donne plus que je ne reçois habituellement. En dessinant, j’existe, je me réalise, je m’exprime comme jamais. C’est juste génial. J’ai tellement de choses à dire, à partager, à vivre…et du temps, une jeunesse à rattraper…

As-tu des projets pour l’avenir, que veux-tu faire de cette expérience ?

J’ai encore un peu de travail de mon côté mais je souhaite dès à présent aider les personnes atteintes de troubles alimentaires. Je ne sais pas si je serai utile, je ne promets rien car je ne suis pas thérapeute, mais je veux apporter mon soutien. Peut être par l’Art (en animant des ateliers, à travers mes tableaux) ? Aussi, je souhaitais écrire un livre (illustrations et textes) pour aborder mon expérience. Comme pour beaucoup de maladies ou de comportement addictifs, on se sent seul, sale et montré du doigt. Alors si je peux aider quelqu’un à juste se sentir moins seul, ça me suffit. Enfin… je n’ai rien à gagner, je ne cherche pas à le faire pour moi bien que ça serait une étape dans ma guérison, mais je considère qu’il serait irresponsable de ne rien faire.

Peux-tu nous faire une sélection de tes œuvres, les endroits où on peut les voir, les acheter etc.

J’expose prochainement en Meuse, mais j’essaie d’atteindre d’autres départements et régions, notamment la région parisienne.
Mon travail est visible sur : www.eleonoregiraud.com, sur facebook et sur instagram : eleonoregiraud

Je commence les démarches administratives pour m’inscrire à la maison des artistes etc. Donc je vais commencer à recevoir les commandes (j’aime accompagner les personnes dans des projets artistiques personnels), je commence à animer des ateliers et je vends mes tableaux. Je m’intéresse à différents supports tels que le tatouage qui commence à m’interpeller de plus en plus ! Notamment pour cette histoire de rapport au corps.

Art et corps sont deux thèmes que je souhaite lier et éventuellement associer à la protection animale ! À suivre …

 

Les TCA (Troubles Alimentaires Compulsifs) touchent encore aujourd’hui trop de personnes, on parle de 3 à 4% de la population française  en ce qui concerne la boulimie (source) soit 400 000 personnes dont 98% seraient des femmes. Il est difficile d’avoir une épidémiologie fiable car peu de sites font part de ces statistiques. Beaucoup trop de personnes vivent encore avec cette douleur sans oser en parler, et nous espérons que le courage d’Éléo en inspirera d’autres. Merci encore à toi, merci pour cette sincérité, cette humilité, et cette mise à nue 

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